Apocalypse
Écrit par Tatiana Lenormand   
24-05-2006

St-Martin d'Hères, le vendredi 19 mai 2006

 

Apocalyspe

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Edvard Munch, Le Cri 1893. 

 

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   Dehors, le ciel de Grenoble est presque bleu et pourtant par flashes si sombres. Les rares nuages s'enflamment sublimement en un brasier qui bientôt prend tout le ciel. Une nappe de brouillard gris mange petit à petit mais à la vitesse d'un ouragan toute trace de sol jusqu'au sommet des immeubles tendis que le soleil s'efface devant la fumée. Un oiseau passe paisiblement devant le balcon, d'où la vue si tranquille apaise soudain. Le couvent est beau dans la douce lumière de fin d'après midi. Or voilà qu'il se délite, ses pierres volent à tout va, sa charpente se consume sans même faire de flammes, ses tuiles semblent fondre en étincelles au milieu de la lumière. Des mots d'amour filtrent pourtant à travers les nuages, comme si les anges étaient bel et bien là. Mais personne d'autre ici que ces formes recroquevillées au sol qui furent jadis des hommes, des femmes, des enfants... Aujourd'hui cendres parmi les cendres « Né de la poussière, tu retourneras à la poussière », le vent si chaud dissous dans l'air en un ballet superbe les corps pétrifiés. des tourbillons de poussière étincelante semblent monter aux cieux, haut, plus haut, tendis que la ville défunte résonne encore du chant lancinent des sirènes. Le silence se fait autour du doux et sourd ronflement de la terre qui se soulève pour déverser fleuves de feu. Tout tremble et se brouille tendis que les montagnes entrent dans la danse, et, ici et là, les caves éventrées remontent, déversant sur ce qu'il reste de sol leurs chargement de cadavres hurlant et boursouflés. Leurs yeux sont pareil à ceux des truites que l'on frit, et leurs bouches sont soudées par toute l'horreur qu'ils ne peuvent pas voir. On entendrait presque la voix de soprane d'un ange éclairant l'un des plus beaux choeur du chant liturgique. La voix imaginée traverse les volutes de mort et éclaire par une douce obscurité le trop plein de lumière qui s'en va brûler d'autres Icares désemparés devant les ultimes soupirs de nos Narcisses. L'espoir à fondu comme la neige sur la Chartreuse, dont le sommet est pris dans une vapeur étouffante qui trace comme des lambeaux de coton dans le ciel de plomb, on y voit goutte que goutte les derniers relents de la civilisation s'élever puis disparaître. Le vert des collines est toujours là, et les fleurs blanches du balcon ne se lassent pas encore d'être chatouillées par le vent. Je sens pourtant mon corps transparent cendre parmi la cendre, se dissoudre lentement dans la terre, comme je vois partir en poudre fumée celui de mes enfants.

 

Amour, pour temps: seul amour qui soit, amour sans concessions,
Ô Terre, Ô notre Mère

nous t'aimons.