Babel la magnifique
Écrit par Marwina   
24-05-2006

A l'assaut de Babel,

(Chroniques d'une baise annoncée)



       « Si tu remarques dans le pays l'oppression du pauvre et l'escamotage de la justice et du droit, ne sois pas trop surpris du fait: c'est qu'un fonctionnaire élevé est contrôlé par un supérieur et qu'au dessus d'eux il y est encore des fonctionnaires. »

(L'Ecclésiaste, chap. V, verset 7 – Traduction du grand rabbinat de France en 1899.)

[NB: comprendre que « fonctionnaire » n'a pas le même sens dans le texte de la bible que celui qu'on lui prête aujourd'hui...]

   Cette citation est vieille d'au moins 23 siècles et, on aura beau dire et beau faire, certaines choses restent terriblement vraies: « il n'y a rien de nouveau sous le soleil ». (ibid, I -9) Si nous faisons un bilan depuis les époques reculées de la rédaction de la bible, qu'avons nous gagné: un niveau de vie? Il est pourtant illusoire de croire qu'il est possible à un monde fini de multiplier les richesses qu'il peut offrir. Les riches sont plus riches, cela est un fait: mais ce n'est possible que dans la mesure ou les pauvres sont plus pauvres. Dans un monde ou il reste ne serai-ce qu'un individu réduit à mourir de faim en fouillant les ordures de nos pays d'abondance, on ne peut pas être plus hypocrite qu'en parlant de progrès. Car s'il y a évolution, le progrès, lui, est bien loin de se faire universel. Voir pire: notre mode de vie moderne prive de presque tout le reste du monde. Mais nous n'en sommes pas responsables et nous n'y pouvons rien! Facile de le dire. Mais au fond, nous sommes tous ici les fossoyeurs égoïstes de ceux la même qui nous nourrissent.

 

   De toutes nos prouesses technologiques, de toutes nos découvertes, de toutes nos inventions: y en a-t-il une qui sert pour le bien être de tous? Force est d'avouer que non! Tout au mieux certaines profitent également à quelques humbles des pays les plus riches; mais tant que seule une élite tiendra la banque de ce jeu truqué qu'est la bourse; il ne pourra en être autrement. Bien des choses pourtant semblent êtres utiles à tous: la voiture, qui permet d'aller plus loin et plus vite et dont le revers est que l'on ne considère plus le droit de l'individu à travailler dans la région de son choix, dont le revers est encore que l'on n'hésite plus à transporter de part le monde des quantités effarantes de produits qui pourraient tout à fait êtres fabriqués sur place, quitte à manger des haricots produits dans des pays désertiques ou l'eau devrait servir d'abord pour les locaux, que l'on n'hésite plus à délocaliser en masse pour quelques économies de bouts de chandelle, en profitant à l'envi des pays les plus précaires. Dont le revers est enfin la pollution, et l'appauvrissement des réserves d'énergies fossiles de la terre, réserves qui ne seront pas renouvelés. Et encore: des guerres pour le pétrole, des morts et des larmes. Ce que la voiture nous permet, à nous seuls pays privilégiés, au regard de ce qu'elle prend au monde entier n'est pas un progrès.


   L'électricité? L'énergie la moins polluante reste parait-il le nucléaire! Qu'il y ai une chance, même infime, qu'une centrale nucléaire explose de nouveau comme en 1986, elle pourrait rayer un continent de la taille de l'Europe de la carte des zones habitables. C'est ce qui se serait passé avec Tchernobyl sans le sacrifice d'un plongeur, qui s'est désigné pour limiter les dégâts et dont personne ne connaît le nom. Savez-vous pourquoi? Parce que personne ne sait ce qu'il a accomplit: il faudrait pour cela que certains n'aient pas honte d'avouer que l'Europe est passé à deux doigts de ne plus exister ailleurs que dans les livres d'histoire. La probabilité qu'un tel accident se reproduise est peut-être ridicule, mais elle n'est pas nulle: et ce simple fait devrait être le maître mot d'un arrêt immédiat de toutes les centrales du monde, sans exceptions. L'énergie nucléaire n'est pas un progrès. Son revers encore, au delà des risques: le pari est engagé que nous trouverons un moyen de gérer convenablement les déchets les plus radioactifs d'ici le prochain milliard d'années. Mais ce n'est qu'un pari. Il est composé en ces termes: soit l'humanité y parvient, soit elle s'éteint avant de trouver une solution: et en ce cas qu'avons nous à perdre? C'est oublier que notre histoire est composée de plusieurs couches de civilisations, et qu'il se pourrait bien que nos descendants -et dans pas si longtemps- ne se souviennent plus de cette hypothèque du futur à très très long terme. La société que nous avons fondée n'est pas plus solide que celle des pharaons d'Egypte, pas plus forte que l'Empire romain, pas plus digne de louanges que les royaumes de Babylone, ... ... Babel, Sodome et Gomorrhe!


   Mais sans centrale atomique, pas de bombe H: or que serait le monde sans la menace de cette arme! Peu ou prou le même, mais en un peu plus libre, car il ne poserait plus sur la tête de chacun cette menace contre laquelle aucun pays n'est préparé, et contre laquelle toute cible n'a aucune chance de salut. La lâcheté dans ce qu'elle a de plus irrémédiable et sanglant. Or, si'il n'est pas à craindre que les bombes pleuvent un jour du fait de nos politiques, je vois moi venir le jour ou elles serviront la cause de quelques désoeuvrées. Car il est faux de croire que notre société survivra aux affres du temps, la chose ne s'est jamais vue pour d'autres et les fondements de la notre sont autant de paris à très court terme, sans place pour l'alternative: si bien que tout ne peut que s'effondrer lamentablement! Au jour ou les guerres civiles fleuriront de partout, qui me garanti que les bombes et toute l'armada militaire sera désarmée, et qu'il ne sera à nul homme possible de récupérer ces machines terrifiantes pour imposer sa loi? Nous donnons par nos plus grosses machines de guerre un aval terrible sur ceux qui les premiers sauront en profiter quand notre société sombrera dans le chaos. Nous voulons la croire éternelle pourtant! Mais c'est encore là folie et prétention. La terre même n'est pas éternelle, et l'univers aura sa fin: qui sommes nous donc pour prétendre à plus de futur que tous les astres réunis?


   Prenez encore d'autres inventions, et faites en le bilan: la télé ne sert que la propagande de la nouvelle religion Cathodique, les messes médias contrôlent les pensées de nos concitoyens en leur donnant à voir ce qu'ils ont envie: des jeux stupides, du rêve prédigéré. Tout est dans la superficialité et dans l'interminable mensonge de tous ces programmes qui veulent nous faire croire que nous sommes libres de choisir nos vies. Mais il n'en est rien, ceux qui partent de pas grand chose le savent bien! Tout est réglé ici: et il est possible dès le plus jeune âge de tracer l'avenir de n'importe lequel de nos bambins rien qu'en se penchant sur la fiche de paie de ses parents. L'illusion de liberté que l'on nous offre est sans doute l'une des plus mauvaises choses qu'il est possible de faire: car à vivre dans cette illusion, on en oublie de se battre pour ce droit le plus élémentaire: disposer librement de sa vie.


   La seule matière qui pourrait donner lieu à louages resterait les progrès de la médecine, or nous savons qu'ils ne profitent pas à tous. Nous savons aussi qu'ils se font au prix de nombreux sacrifices: quel vaccin, déjà, est fait à partir de reins de signes verts et dont les premières campagnes d'inoculation correspondent géographiquement avec les premiers cas de SIDA? Combien de bébés ont-ils déclenché une tuberculose à la maternité avant que l'on admette qu'un test de cutie avant tout BCG était indispensable, même chez le nourrisson? Combien de victimes du trafic d'organe chaque année... mais aussi: combien de personnes en fin de vie souffrent de ce que leur droit de mourir n'est pas reconnu? Les larmes apaisent la souffrance, mais la souffrance n'apaise pas les larmes: et tant que des enfants mourront faute simplement d'eau potable, comment considérer comme moral que l'on dépense des millions pour garder en vie des personnes dont les derniers jours commencent à se faire vieux? Et si nous craignons tant la mort pour ceux qui nous sont proches, pourquoi ne pas la craindre pour ceux qui sont victimes de la barbarie des élites de ce monde? De toutes les idéologies en -isme, le capitalisme est bien celle qui à fait et fait encore le plus de victimes.

 

   Nous aurons beau chercher, donc, nous ne trouverons pas dans ce siècle ni dans le précédent, ni encore dans celui d'avant, une invention que l'on pourrait qualifier de progrès pour l'humanité: et pourtant, ce ne sont pas les découvertes qui manquent! Que doit-on en retirer? Faut-il dès lors vivre hors du monde pour mieux refuser ses immondes rejetons déguisés en semblant de bonheur? C'est tout le mythe de Babel qui se déroule devant nos yeux: certains d'entre les hommes veulent égaler le Dieu légendaire des écritures, et ils montent petit à petit les illusions qui feront leur chute. Car l'homme n'égalera jamais Dieu: pour que cela soit possible, encore faudrait-il qu'Il existe! Et même si Il existait, encore faudrait-il qu'Il ne soit pas Lui-même, car le Dieu des écritures, de quelque manière que l'on puisse le prendre, ne peut être égalé par l'homme. Non, nous ne serons jamais Dieu: et l'Eden auquel nous aspirons nous sera refusé tant qu'il y aura des hommes pour en asservir d'autres. Or quoi? Sans simili esclaves au service de son bien être, le très riche ne peut se croire en Eden, mais tant qu'il y aura des esclaves pour se révolter: qu'il ne compte point sur sa sérénité. Ne voyez-vous point d'ailleurs toutes ces alarmes, et tous ces dispositifs de sécurité? Quel crainte avons nous donc, aujourd'hui, si ce n'est celle de nos semblables? Plus la tour de Babel monte, plus nous nous trouvons incapables de communiquer entre nous, plus la seule issue au conflit qui nous oppose tous devient simplement de nous entre-tuer. Telle est notre malédiction, parce que nous l'acceptons. L'homme libre en ce monde ne peut vivre sinon émancipé du travail des autres: il ne craindra alors ni de ne pouvoir reconstruire ce qu'il possède de ses propres mains, ni de voler la part d'autrui.

 

   Il est en effet trop facile d'oublier sous nos latitudes que l'humanité n'a pas besoin de plus pour vivre que d'un abri, et de quoi manger. Cela peut même être une vie parfaitement heureuse! Ce n'est ni plus ni moins ce qui est d'ailleurs décrit dans l'Eden, à la différence que l'Adam et l'Eve du jardin légendaire n'ont pas conscience d'être. Cela évite bien des problèmes! De la se pose la question: nous pouvons regretter le paradis perdu, mais nous ne pouvons pas le regretter sans regretter d'avoir pour nous la conscience du bien et du mal. Nous pouvons tenter de regagner cet idéal, mais nous ne pouvons pas nier que ces deux parents mythologiques étaient heureux avant tout parce qu'ils étaient nus, et qu'ils n'avaient pas conscience justement, d'être nus. Babel est donc en cela une double illusion, et le paradis un endroit que seuls les enfants les plus nature et les simples d'esprits peuvent atteindre. A moins de vouloir tendre vers l'infantilisme où vers l'idiotie, et l'assumer pleinement, il faut donc cesser immédiatement nos tentatives pitoyables d'égaler un hypothétique Dieu fait de textes millénaires et de fantasmes terriblement humains. Et il faut, dès aujourd'hui, apprendre à vivre responsable. Et pour ce faire, il faudrait commencer à apprendre de nouveau à nous nourrir et à nous loger par nous-même, au lieu de ne compter que sur l'argent pour ce faire.

 

   Mais l'homme est par nature corruptible, or l'argent ici bas est synonyme de pouvoir. Que croyez vous? Les deux candidats finalistes des présidentielles de 2002 étaient aussi les deux plus riches. Ce qui est constaté ici est hélas le lot de toute terre où notre société étend son joug. Or c'est un mensonge qui cache une vérité éclatante qui, là encore, nous viens d'un lointain passé: « Les premiers seront les derniers »! L'argent ne donne que le pouvoir qu'on lui prête, mais voilà: ce n'est qu'un prêt:

 

   « La terre a des avantages sur tout le reste: un roi même est dans la dépendance de ses champs. Qui aime l'argent n'est jamais rassasié d'argent; qui aime l'opulence n'en a aucun profit: cela aussi est vanité! La fortune augmente-t-elle, ceux qui la dévorent augmentent du même coup. Quel autre avantage y-a-t-il pour son possesseur que d'en repaître sa vue? » (L'Ecclésiaste, chap. V, versets 8-10)

 

   Le jour est proche ou ce monde s'écroulera. Le jour est donc proche ou ceux qui jadis étaient méprisés par les plus riches, car ils les servaient: en les nourrissant, en construisant leurs maisons, deviendront les garants de notre survie. Ils resteront seuls à savoir compter sur eux-même, que l'argent ou non ait une valeur. Car si la terre sera toujours là, tous ceux qui ne comptaient que sur l'argent pour vivre ne seront plus capables d'y survivre.

 

Lady Marwina


Image

Cochon qui rit de Tchrenobyl, (détail) 1997.