«C'est ta parole contre la leur, on ne peut rien faire.»
Écrit par Marwina   
12-01-2014

Ce billet est écrit en écho à ce texte de @Myroie (#FF les gens, elle assure).

 

Avec le recul, avec les rencontres, les témoignages, j'en suis venue à me demander mais QUI n'avait pas vécu au moins un passage immonde dans sa scolarité. Et puis, un jour, comme toi, je suis allée sur Internet pour faire des recherches sur le harcèlement scolaire et soudain je les ai enfin vu, tous ces crétins qui aujourd'hui pensent que ce n'est pas grave et que cela endurcis parce que «ce qui ne nous tue pas nous rend plus fort.»

 

J'imagine que ces gens là ont eu, enfants et ado, d'autres problèmes. Mais ils n'étaient pas celle-là ou celui-là qui inspire des plaintes tout haut en cours de sport du genre: «Mais m'sieur, c'est pas juste! C'est encore nous qu'on se tape la (ici mon nom de famille) dans notre équipe, elle va nous faire perdre, elle est trop nulle!»

Sûr.


Je suis de 81. À mon époque, le harcèlement scolaire était un phénomène connu, mais complètement ignoré. Je crois que j'en veux toujours aux élèves, quand j'y repense. C'était violent. Pas seulement pour de rire, ils s'amusaient de me voir tituber avec mon gros cartable lorsqu'ils me bousculaient pour que je tombe devant les roues du bus scolaire. Prendre mon bus pour rentrer était devenu une affaire de survie en milieu hostile. Je n'ai jamais réalisé, sur le coup, que j'aurais pu être gravement blessée: j'imaginais que le bus s'arrêterait s'ils réussissaient à me faire tomber. Je n'avais pas du tout conscience que le chauffeur pouvait ne pas me voir et que, même, arrêter un bus en marche n'a rien d'évident, même à 20 km/h la distance d'arrêt n'est pas de 1m.

Ils auraient pu me tuer ou me coller dans un fauteuil s'ils avaient réussi.

 

Mais c'est aux équipes enseignantes que j'en veux le plus. Et, par dessus tout, aux principaux de collège. Pour eux, pas de pardon: jamais, sans doute.

 

Le principal du collège n'a jamais trouvé plus à redire que «c'est ta parole contre la leur. On ne peut rien faire.»

 

Il n'y a jamais eu de sanctions. Survie en milieu hostile, et, tout ce que je pouvais espérer était qu'un prof ou un surveillant passe dans les parages. Ou que le chauffeur de bus descende pour passer un savon aux élèves. C'est arrivé une ou deux fois. Ça les calmais pour un temps et puis... Et puis.

 

J'ai survécu.

À 18 ans, lorsque mon prof de photo (j'étais en fac d'Arts Plastiques) à abusé de moi, je n'ai rien dit car je savais que ce serait sa parole contre la mienne.

J'ai été violée par un camarade de fac deux ans plus tard, et je n'ai rien dit car ce serait sa parole contre la mienne.
Et encore.

Le dernier viol que j'ai subi remonte à 9 ans, ce qui signifie que la prescription n'est pas encore acquise. Mais je sais que je ne porterais pas plainte, car ce serait ma parole contre la sienne. Or je ne peux pas affronter cela une fois de plus, je sais que j'en mourrais. (Tout comme je sais que je serais capable de perdre tout contrôle d'arracher la gorge d'un violeur avec les dents si j'en croisais un, car je ne subirais plus jamais cela de ma vie non plus.)

 

Tous ces crétins au collège et tous les principaux de collège qui se sont succédés m'ont bien fait comprendre que ma parole ne valait strictement rien et que l'on accusait pas sans preuve.

 

J'en parle aujourd'hui, pas pour me faire plaindre ou quoi: mais par ce que coucher cela par écrit permet de mettre un peu ses idées au clair. Un échange, une réflexion s'impose.

 

Je me suis demandée plusieurs fois comment je réagirais si mes enfants ou ceux de mes amis proches se retrouvaient victimes de harcèlement scolaire. Je sais que je serais sans complaisance envers leurs agresseurs, et que je mettrais tout en œuvre pour retourner le rire contre eux. À coup de dessins, de caricatures, d'infiltration dans leurs cercles sur les réseaux sociaux. Ce qui m'a le plus manqué, à l'époque, c'est qu'un adulte se tienne à mes côtés et prenne les devants pour faire cesser les rires.

Il n'y a pas trente six manières de faire cesser les rires, il faut impressionner.

 

Mon père l'a fait, une fois... J'étais en troisième. Je sortais juste de cours, par l'entrée principale. il y avait un grand escalier qui montait jusqu'à la route, 200 mètres plus loin. Je montais les marches et, depuis la porte, un groupe s'esclaffait en écorchant sur tous les tons mon nom de famille. Je suis arrivée à hauteur de mon père, et il m'a demandé ce qu'il se passait. Je lui ai répondu "laisse tomber ce sont des crétins". Il m'a sourit et, entendant notre nom une fois de plus, il s'est retourné vers la porte située à 150 mètres en contrebas et à prononcé ce "OUI" tranquille, serein et sonore d'une voix imposante qui porta si loin qu'un silence de surprise suivit. Les crétins visés se sont précipités à l'intérieur du collège pour se cacher.

Mon père à pendant longtemps fait du théâtre, c'est ainsi qu'il a apprit à travailler sa voix. Il est directeur d'école et à une grande habitude des espaces ouverts entourant les établissements scolaires, il sait faire porter sa voix avec autorité pour recadrer des élèves, c'est son métier. Ce jour là, ce qu'il à fait pour moi est simplement de se servir de ces deux points forts d'adultes pour humilier mes bourreaux, de manière parfaitement proportionnée et méritée.

 

C'est l'état d'esprit que j'adopterais si je vois les enfants confrontés au même problèmes que moi à leur âge. Mes points forts étant le dessin et l'art de tourner en dérision les propos comme les actes crétins.

 

Mais je sais aussi, et cela est très important, que j'expliquerais aux enfants l'importance de ne jamais prendre part aux lynchages verbaux qui se produisent à l'encontre de qui que ce soit à l'école ou au collège. Je leur expliquerais le sens de l'humour et en quoi le rire est un choix qui engage. En quoi il est une arme . Et ce qu'est réellement le second degré . Toutes ces choses...

 

Et surtout, surtout, je veillerais à ce que personne ne réussisse à les persuader que nous vivons dans un monde ou il est interdit de se plaindre quand l'on a que sa propre parole pour dénoncer.