Index arrow Société arrow Idées Reçues arrow Le Mansplaining - partie I

Le Mansplaining - partie I Convertir en PDF Version imprimable Suggérer par mail
Écrit par Marwina   
18-11-2013

Mansplaining * Partie I

 

 

Aujourd'hui, sur Tweeter, je suis tombée sur un lien vers un commentaire de blog féministe d'un classique et d'une banalité tellement main stream que je me suis dit «ah bhah voilà, c'est le commentaire total bidon qu'il me faut pour écrire au sujet du mansplaining!»

 

Je vous le copie donc dans sa substance. Si vous voulez le lire en contexte, c'est ici que ça se passe . Ceci dit, le contexte précis importe peu dans la mesure ou c'est vraiment un commentaire d'une normalité effarante sur un site traitant de questions féministes.

 

Je vais ici procéder à une analyse de texte, mais du texte en soi et de ce qu'il a de profondément révélateur au niveau de son sexisme omniprésent. C'est à dire que je vais moins m'intéresser à déconstruire les bêtises qui sont dites qu'à analyser en quoi le schéma de pensée de cet individu est sexiste et comment cela se révèle dans sa manière de choisir ses mots, ses formulations, la manière dont il présente ses arguments.


Commençons par la première partie du commentaire, où il répond de manière globale à toutes les intervenantes.

 

«[...] J'ai bien conscience que la société est plus dangereuse pour une femme, que c'est à combattre etc etc.
Mais quand j'ai lu l'ensemble des commentaires et de l'article, quelque chose en ressortait qui me dérangeait. Ça donne l'impression que tout homme est vu comme une menace (en tout cas pour les intervenantes de ce blog)

Finalement tout homme est forcement mauvais, encore plus si il propose de raccompagner une nenette pour éviter une agression éventuelle, après que le boys ait une idée derrière la tête, dans le sens ou cette nenette lui plaît, ça n'enlève rien au geste et ça ne fait pas de lui un potentiel violeur.

L'homme est condamné par avance, le féminisme n'avancera pas sans l'homme et en ayant peur de nous. Quand t'as peur de quelqu'un tu ne peux pas dégager quelque chose de positif. Parfois je vois en cette peur de l'homme, la même peur qu'avait la société des noirs ou des minorités.
Une fois de plus les agressions ne sont pas uniquement destine aux femmes, les violences ne sont pas destines uniquement aux femmes(qu'elles soient psychologique ou physique), des femmes peuvent être violente envers d'autres femmes, et envers des hommes. C'est un sujet vaste et complexe que sont les rapports humains.

De plus la violence est LE sujet des médias, souvent le même sujet tourne en boucle ça fait de l'audience, on a aussi une peur irrationnelle lie aux images que transmettent et déforment les médias, la société si elle était le reflet des médias mais on ne pourrait plus sortir dehors sans un ak 47. Je voulais préciser cela aussi, car moi même en temps qu'homme j'ai parfois des peurs, qui par la suite étaient irrationnel je m'en rend compte après coup. La rencontre d'un groupe de jeunes(catalogues dangereux inconsciemment) etc etc C'était tout. [...]»

 

Commençons déjà par relever à travers le champ lexical les groupes de mots qui sont associés à "homme" et "femme":

 

FEMME: "société dangereuse" "combattre" "une nenette" "agression éventuelle" "plaît" "agressions" "peur de l'homme" "pas uniquement destinées" "violences" "pas uniquement destinées" "femmes violentes" "complexité des rapports humains" "peurs irrationnelles lié aux images"

 

HOMME: "quelque chose me dérangeait" "impression" "homme vu comme menace" "homme forcément mauvais" "le boys" "idée derrière la tête n'enlève rien au geste" "pas potentiel violeur" "homme condamné par avance" "féminisme pas avancer sans homme" "peur de nous" "pas de positif si peur" "peur de l'homme" "noirs et minorités" "hommes (en temps que victimes de femmes)" "complexité des rapports humains" "peur irrationnelle lié aux images" "moi-même, homme, parfois peur" "peur était irrationnelle" "groupe de jeunes catalogués dangereux"

 

On se rend rapidement compte que la violence est associée aux deux termes. En ce qui concerne les groupes de mots associés à la femme, bien que la première phrase semble accréditer la réalité d'une société plus violente pour les femmes, cette première concession est ensuite systématiquement déconstruite par le bais de termes relativisant le problème : "éventuelle" "pas uniquement destiné" "peurs irrationnelles".

 

Les qualificatifs associés aux femmes sont de deux sortes: "une nenette" "plaît" d'un coté et "femmes violentes" de l'autre. Dualisme habituel de la bombe sexuelle et de la harpie. C'est un pur cliché sexiste. Il est à noter que le commentaire semble dire entre les lignes aux utilisatrices du blog qu'elles devraient faire attention à ne pas, justement, passer pour des harpies.

 

En ce qui concerne les groupes de mots associés aux hommes, nous sommes devant un double phénomène. Premièrement une exagération du propos dans un but caricatural, c'est à dire de discrédit: "homme vu comme menace" "homme forcément mauvais" "homme condamné par avance" "peur de l'homme". L'idée générale de ce genre d'exagération est de créer un climat d'argumentation permettant par la suite de se plaindre soi-même de la propre généralisation sexiste que l'on vient de faire, à défaut de pouvoir se plaindre directement d'une généralisation sexiste existante ailleurs que dans son propre propos. Évidemment, si une telle généralisation existait dans le texte ou les interventions commentés, il suffirait de faire une citation argumentée du passage problématique.

 

Ensuite, comme au niveau des termes concernant la femme, se déploie une omniprésence de la violence relativisée: "le boys" "idée derrière la tête n'enlève rien au geste" "pas potentiel violeur" "pas de positif si peur" "homme (en temps que victime de femmes)" "peur irrationnelle lié aux images" "moi-même, homme, parfois peur" "peur était irrationnelle" "groupe de jeunes catalogués dangereux (par les médias mais qui ne le sont pas en vrai)". La peur supposée de l'homme, après avoir été inventée de toute pièce, est déconstruite et condamnée par le bais d'argument visant à relativiser la violence dont les femmes sont victimes. Globalement, le message qui se dégage de cet emploi systématique d'adjectifs et de tournures minimisant la réalité des violences est que les violences ne sont pas si graves puisque les médias entretiennent des peurs irrationnelles, que les hommes peuvent aussi être victimes et qu'ils peuvent également éprouver des peurs irrationnelles face à un groupe de jeunes des banlieues. L'argument, qui serait visiblement fallacieux s'il était présenté de manière aussi directe, parait beaucoup moins bidon arrangé de la sorte.

 

Deux choses particulièrement notables encore. Premièrement, la seule occurrence du féminisme est indissociablement lié aux hommes dans ce texte: «le féminisme n'avancera pas sans l'homme». Ceci est très exactement le propre du mansplaining: l'illusion entretenue par certain hommes que le féminisme ne pourrait pas se passer d'eux, qu'il sont indispensables dans le combat des femmes pour leurs droits. De fait, ils se sentent alors légitimes à nous expliquer, dans leur grande bonté, pourquoi nous nous y prenons mal (au risque, donc, de passer pour des harpies) en quoi nous avons tord (notre peur nous entrave car elle empêche le positif) et en quoi nous devrions l'écouter, lui qui nous comprend si bien (puisqu'il lui arrive d'avoir peur pour rien, comme nous, qui avons tout le temps peur pour rien à cause des médias qui disent de longue des conneries).

 

Ensuite, participant à l'entreprise de relativisation de la culpabilité introduite par la phrase « des femmes peuvent être violente envers d'autres femmes, et envers des hommes», nous avons dans ce texte une perle délectable: celle de la mise sur le même plan des craintes imaginées ("quelque chose me dérangeait" "impression") de l'homme qui craint la peur de l'homme et les actes concrets et hélas bien réelles, on ne peut plus palpables, découlant du racisme de nos sociétés: «Parfois je vois en cette peur de l'homme, la même peur qu'avait la société des noirs ou des minorités.» En fait, dans la réalité, personne n'a peur de lui. L'homme à juste été contredit par un ensemble de femmes qui disent la même chose et, parce que ces femmes disent toutes la même chose il s'imagine qu'il existe une sorte de cabale contre lui visant à le discriminer plutôt que de se dire que ces femmes ont peut être tout simplement des informations sur ce qu'elles vivent tous les jours que lui ne peut pas avoir, faute de ne pouvoir vivre la vie d'une femme. Se sentant frustré de voir que son expérience d'homme sur ce que vivent les femmes est (à juste titre) considéré comme du gros bullshit, il se compare à des personnes réellement opprimés.

 

Cet argument, bien entendu, est raciste. Il l'est parce que, de part son absence totale de légitimité, il minore les problèmes hélas bien réels que rencontrent les non-blancs. Ils les minore de deux manières: premièrement en parlant au passé dans la phrase: «la même peur qu'avait la société». Or, bien évidemment, le racisme existe toujours et il est, hélas, toujours omniprésent. Seuls des blancs pensant que leur expérience de blancs sur ce que vivent les non-blancs vaut mieux que celle des non-blancs eux-mêmes sur ce qu'ils vivent peut en douter. Deuxièmement, en comparant les discriminations réelles, graves et omniprésentes que vivent les victimes du racisme avec la discrimination fantasmée et occasionnelle qu'il croit vivre dans les commentaires d'un blog qu'il ne lit que parce qu'il à fait la démarche de le lire, il commet une faute terrible. Il dit, par cette comparaison, à tous les non-blancs qui pourraient être amenés à lire son commentaire, que leur vécu n'est pas plus grave que le sien. Or son vécu n'est juste pas grave du tout: s'il ne veut pas connaître l'avis des femmes sur ce qu'elles vivent, il lui suffit de ne pas le lire. Aucune grande chaîne de télé au monde ne le forcera à écouter l'avis des femmes sur les violences et le sexisme qu'elles subissent, aucune. Aucun journal. Aucun média en général: s'il ne veut pas entendre parler de sexisme, il lui suffit de ne pas aller à la rencontre des personnes qui en débattent. Quand, à l'inverse, la seule manière d'échapper aux propos sexistes est de naître homme et cis-hétéro. Quand, à l'inverse, la seule manière d'échapper au racisme est de naître blanc de peau, dans un de ces pays "riches". Ainsi, après avoir minimisé les violences qui sont faites aux femmes sous l'argument du "potentiel" et de la "peur irrationnelle", il minimise les violences faites aux non-blancs en les comparant à sa petite frustration de mâle blanc cis qui ne peut pas toujours avoir raison.

 

 

Les deux prochaines parties s'interesseront à la suite du commentaire. D'ici là, n'oubliez pas que le thé se boit quand il est chaud si vous voulez le boire chaud.

 

 

 

 
 
Si vous voulez réagir à cet article, vous pouvez me tweeter @Lady_Marwina.
Je ne prends pas les commentaires mais je publie avec plaisir les liens vers vos sites/bogs/compte/etc
si vous rédigez quelque chose de constructif à ce propos.
 
Pour discuter avec moi du sexisme, du féminisme et du racisme, RDV sur mon forum:

 

 
< Précédent   Suivant >