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Novembre 2013 Convertir en PDF Version imprimable Suggérer par mail
Écrit par Marwina   
15-11-2013

Je me réveille doucement après une longue et troublante nuit sans rêves. Du temps à passé, sans que je ne m'en rende véritablement compte. Mes dernières publications, c'est à dire ma dernière tentative de ressusciter AvantiPopulo, remontent déjà à deux ans en arrière. On ne retrouve pas l'envie d'écrire comme on retrouve ses clés.

 

De retour donc, au moins pour le moment. Plein de découvertes, plein de lectures intéressantes, plein de choses à partager et même du temps pour le faire. Ne manquait plus que le plaisir de s'y atteler. Je suis sur ma voie... Alors.

J'ai réalisé il y a peu combien la capacité à éprouver des sentiments pouvait être liée à celle de créer, en tous cas chez moi. Cela s'est passé d'une manière inattendue, comme souvent les grandes révélations du type "oh, l'eau chaude existe!" Me voilà à présent nantie d'un petit conte moderne.

 

Figurez-vous que, d'une manière ou d'une autre, j'ai perdu la capacité d'éprouver de la colère vers mes 14 ou 15 ans. Juste la colère: c'est à dire qu'il n'était pas possible de me fâcher. Je pouvais être triste, inquiète, indignée, choquée mais pas "en colère", enfin: pas pour des raisons personnelles. C'est un peu compliqué à expliciter clairement, mais disons donc que globalement, si je pouvais m'indigner du mal qui était fait à des personnes autour de moi, y compris à de parfaits inconnus, le mal qui m'était infligé m'indifférait. Il m'importait de comprendre les raisons et les sentiments des personnes qui m'attaquaient, afin de m'en préserver à l'avenir, mais si je pouvais être triste, déçue, désappointée je n'étais pas ni fâchée ni en colère. Je n'étais pas fâchée. Je pardonnais sans rancœur. Très rapidement. Parfois je coupais les ponts pour me protéger, l'indifférence face à ce qui pouvait m'arriver sur le moment ne signifiant en rien le souhait de revivre en boucle les scènes.

 

Et puis il y eut ce jour ou une amie, qui ne me connaît que très mal, s'est fendue de propos FAF sur son Facebook. Ça à commencé par une prétendue citation de Coluche, redorant le blason du fameux slogan "la France Aux Français" dont les "FAFs" tirent leur surnom, qui est tout simplement l'acronyme de ce slogan, rappelons le. Je lui ai fait remarqué, plutôt sèchement, enfin: comme une anti-FAF qui s'assume. Elle est partie dans des délires et des circonvolutions pour m'expliquer qu'elle n'était pas raciste ni FAF ni rien mais que quand même il y avait trop d'étrangers en France et blah et blah et blah. J'ai vu rouge. Parce qu'il y a des limites... J'ai répondu poliment, mais de manière encore plus acerbe. C'est parti en sucette et ça à fini par des messages de gens qui croyaient avoir à m'ouvrir les yeux sur le ton résolument cassant et froid que j'employais dans mes réponses. Moi? Un ton cassant et froid? Envers quelqu'un qui me ressort toute la ribambelle du blah blah raciste des FAFs ordinaires? Incroyable.

À ce moment là, je n'étais pas encore fâchée contre elle, mais indignée.

 

Je me suis sentie un peu sale d'avoir dans mon entourage quelqu'un capable d'écrire sans en mesurer la portée ce genre de propos racistes. Ce d'autant plus que c'était plus une confirmation de quelque chose que je craignais sans trop oser y croire qu'une déception. J'avais une amie raciste. Raciste honteuse, non assumée, le genre qui a un ami noir ou arabe ou jaune ou bleu ou bref. Mais raciste quand même.

 

Elle a supprimé son statut (une bonne chose) et, de tout l'échange que nous avons eu, elle n'a retenu qu'une seule phrase: "on a les références que l'on mérite". En l'occurrence, les FAFs, comme référence, on fait effectivement mieux. Cette phrase l'a particulièrement blessé, j'avoue que je n'ai pas très bien compris pourquoi. Sinon le fait qu'elle résumait assez bien tout ce que je pensais de son attitude: quand on cite des propos FAFs en niant leur portée raciste et l'idéologie qu'ils sous-tendent, on banalise ces propos, et quand on banalise ces propos, on banalise l'idéologie qui y est indissociablement liée. Je suis moins dégoûtée par un FAFs assumé, qui passera pour tel à juste titre et sera rejeté comme tel, que par cette attitude hypocrite et inconséquente.

Dégoût, donc, et non colère. Je n'exagère pas lorsque je dis que je me suis sentie salie par ces propos. Je sais qu'un certain nombre parmi ceux qui liront ces lignes me comprennent parfaitement.

 

Comme elle avait l'habitude de ne jamais me voir en colère contre rien, comme elle m'avait vu passer sur des événements et pardonner des choses qui lui paraissaient énormes, elle ne s'est pas dit un seul instant que je pouvais être dans un état d'indignation avancé. Elle, par contre, était en colère contre moi. Elle m'a écrit un message en privé pour me dire toute sa colère.

Fouya! Comme disait ma trisaïeule.

 

Et voilà. J'ai lu ce message et, pour la première fois depuis l'an de grâce 1996, je suis entrée dans une colère noire contre quelqu'un. Je ne dirais pas que cela fait du bien, j'ai été mal, très très mal, pendant plusieurs semaines. J'ai redécouvert ce sentiment, ainsi que l'envie de destruction qui l'accompagne.

Fort heureusement pour mon amie, j'avais sous le coude une ébauche assez complète de réponse dans mes brouillons, écrite il y a plusieurs mois. J'ai rajouté quelques paragraphes en imitant le ton posé et placide de ce début de lettre. J'ai ainsi obtenu quelque chose d'autre qu'un pugilat absolu la mettant plus bas que terre, ce qui est sensiblement mieux pour tout le monde.

 

Et puis j'ai eu envie de peindre.

Et puis j'ai eu envie de dessiner.

Et puis j'ai eu envie d'écrire.

 

Ça m'a fait tout drôle...

Et c'est là que j'ai compris que l'on ne pouvait pas éprouver l'envie de créer si l'on était incapable d'éprouver celle de détruire. C'est à dire la colère, très simplement.

 

 

 

 


 

 
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