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why not sneeze rrose sélavy


Décembre 2013 Convertir en PDF Version imprimable Suggérer par mail
11-12-2013

Gueule de bois.

 Voilà en trois mots mon état d'esprit du moment. Pourtant, je ne bois toujours pas d'alcool, seulement du thé et des infusions, rien n'a changé sur ce point. Mais gueule de bois, mauvais réveil, tête lourde, paupières de plomb, poids sur la poitrine et en plus le nez en vrac (sinon, ce n'est pas drôle).

Je n'ai rien fait de spécial, pourtant, rien sinon avancer sur le chemin de la concientisation vis-à-vis des gros problèmes, des lacunes et des injustices flagrantes ; pas spécialement discrêtes mais qui passent pour telles car elles sont pleinement intégrés dans notre fonctionnement social. Le racisme de tradition. L'homophobie de tradition. la putophobie de tradition. Etc.

J'ai essayé de ne rien laisser passer autour de moi. Je suis devenue "la voyante hystéro du racisme", parfait sobriquet: j'adopte. Mais en vérité, j'ai laissé passer plein de trucs, plein de remarques pourries. Il y en a tellement, tout le temps, partout... Et il m'est arrivé de faire quelque chose d'inédit pour ma petite personne: j'ai cessé de lire certaines discussions ou j'intervenais par lassitude de me répéter. Par peur de lire les conneries que l'on  avait du me répondre aussi. Par désespoir, un peu: soit, au bout d'au moins 50 commentaires. Mais qu'est-ce que cela change au fond? Le problème reste entier: que faire face à des petits blancs bien intégrés, persuadés de ne pas êtres racistes, mais qui sortent des remarques pourtant lourdes de sous-entendu? Ou font suivre des images, des blagues, au fond puant? Que faire quand ils sont 15 ou 20 à répondre que "rah mais non c'est pas raciste ça, tu te trompes, tu vas trop loin dans ton interprétation".

Oui bien sur. Tout à fait. Moi, Blanche-Neige, qui arrive à être heutée par ton image pourrie, en raison de ce que j'y vois en arrière plan niveau sous-entendu raciste, alors que ce sous entendu ne me vise pas moi et que je suis donc naturellement moins sensible à son impact, puisque ce n'est pas ma couleur de peau qui est taclée, moi, je serais trop sensible et pas assez second degré. Ah-ha. Tro.

Gueule de bois double. Je me reveille dans un monde ou le racisme est omniprésent. Un monde que je croyais connaître, que je croyais bâti sur autre chose que l'oppression de son prochain: GROSSE erreure. Et qui plus est, un monde ou tout à chacun trouve ça normal tant qu'il n'est pas directement touché. Un monde ou l'on se fait traiter d'hystérique quand on dénonce. Quand on refuse de jouer le jeu des plus forts.

La voyante hystéro du racisme, je ne sais pas si je l'ai vraiment mérité celui-là. Ce que j'ai fait? J'ai tenté d'expliquer à des petits blancs discutant sagement en cercle et entre blancs de la blackface en quoi, oui, c'était raciste. J'ai tenté de leur expliquer en quoi, non, le racisme anti-blanc n'existait pas sinon dans les thèses de propagande FAFs. (Rappel: FAF signifie France Aux Francais, c'est un slogan nationaliste revandiquant non pas la France aux français mais aux "souchiens"soit aux chrétiens blancs qui ont une généalogie française remontant à plusieurs siècles. L'idée étant de remettre en cause le droit du sol, etc etc.) Je suis passée pour la hargneuse de service qui met tous les noirs dans le même pannier ("ouhai tu dis que les noirs trouvent ça raciste mais t'en sait rien en fait, il y en a plein qui trouvent pas ça raciste") et qui confisque leur parole ("ouhai tu dis qu'on est la entre blancs à parler du racisme mais toi aussi t'es blanche donc tu devrais pas en parler non plus, c'est toi la vraie raciste en fait"), le tout sur le thème "nan mais j'ai un ami noir qui trouve pas ça raciste la blackface". Bon.

Lorsque je suis arrivée dans cette discussion, on en était rendus à "moi je suis pas raciste d'ailleurs j'ai organisé un GN Banania" WTF?!

350 commentaires plus tard on en était arrivé à "non mais ton site là [j'avais linké des articles de Ms DreydFul ] il est pas représentatif parce qu'il n'y a pas de communautée noire, tu vois, et puis de toutes façon le GN Banania c'était pas moi, c'est l'autre, moi c'était un GN gangs of New York ou je jouais un black donc je m'étais grimé, et je suis pas raciste de toutes façon, il était pas caricatural mon noir et tout." WTF²?!

J'ai essayé de leur expliquer que, si, quand un vécu similaire touchait plusieurs centaines de milliers de personnes en raison d'un trait physique particulier et arbitraire, une similitude des points de vue se créeait sur cette question précise. Mais même ça semblait trop compliqué pour eux. WTF²↑?!

Et aujourd'hui, sur Twitter, je suis tombée sur ça:

 

deux poupons dont un noir, odieusement caricatural.

 

Soit. Peut-être bien que je suis sensible. J'ai eu envie de pleurer.

Sérieusement... C'est quoi ce délire? On est en 2013 ou en 1860 ? Juste WTF les gens?!

Evidemment, comment ne pas penser alors à l'expérience de la poupée noire et de la poupée blanche ... J'adore ce monde, mais, vraiemnt, cette société crétine me débecte. Et, le pire, c'est que je sais comment on en est arrivés là...

Je le sais parce que pendant des années, en ne prennant pas le temps de tout regarder, de tout analyser, de systématiquement réagir, j'ai passivement participé à la lenteur de l'évolution des mentalités. Parce que face à un système oppressif, être passif au quotidien c'est cautionner.

 ***

J'ai un souvenir très net de la première fois que je me suis révoltée contre le racisme. Je devais avoir 11 ou 12 ans. A cette époque, je jouais encore un peu aux Barbies, et ma Barbie à moi, ma préférée, était noire. Je ne sais trop comment je m'étais retrouvée avec cette Barbie noire, qui n'était pas de la marque officielle Barbie bien sur, ils ne faisaient pas ça à l'époque, mais enfin c'était ma Barbie et je l'aimais beaucoup.

Ce jour là, j'avais laissé mes petites soeurs et mes cousines jouer avec, car, étant la plus grande, j'aidais ma grand-mère à préparer le repas. A un moment, je suis passée voir ce qu'elle faisaient. Et, ce qu'elles faisaient, c'est que leurs Barbies - toutes blanches de peau - étaient en proie à une mauvaise sorcière -ma Barbie noire - qui les tyranisaient et leur faisait du mal.

J'ai exigé qu'elles me rendent ma Barbie, car il était pour moi hors de question que ce soit la mienne qui joue la méchante. J'ai su alors que ma Barbie ne s'était pas retrouvée dans le rôle de la méchante parce qu'elle était la mienne (et donc, de fait, pas la leur) mais parce qu'elle était noire. J'ai su ce jour là, ce qui était pire encore, que ma Barbie avait été utilisée ainsi chaque fois que je leur avait prétée. Je me rapelle en être presque venue au mains ce jour là. Ma grand-mère est intervenue, je me rapelle avoir éclaté en sanglots. Ma Barbie noire leur à été confisquée, et j'ai pu la reprendre. Je l'ai cachée. Et plus jamais je n'ai laissé personne jouer avec cette Barbie sans ma surveillance rapprochée. Par peur qu'elle soit de nouveau maltraitée à cause de sa couleur.

Par la suite, cet épisode à dû faire réfléchir mes soeurs et mes cousines car plus jamais je n'ai eu à protester. Plus jamais cette Barbie n'a été maltraitée, ou étiquettée d'une quelconque manière à cause de sa couleur. Plus tôt les comportements ouvertement racistes sont stigmatisés et condamnés, plus facile ils sont à désamorcer.

Je tenais à partager aujourd'hui cette petite anecdote de la Barbie noire parce que c'est cette petite anecdote que j'ai en tête chaque fois que l'on me traite d'hystérique ou de pas finie qui manque d'humour. Cette anecdote est mon petit espoir personnel, la petite expérience qui me dit que, non, s'indigner systématiquement ne sert pas à rien. Oui, les consciences peuvent bouger. Plus facilement chez des gamines de 8 et 9 ans que chez des adultes, mais, enfin, j'ai eu raison de m'indigner, de pleurer, de tapper du pied ce jour là. Et nous avons tous raison de le faire, chaque fois que nous le devons, c'est à dire chaque fois que l'occasion se présente.

Alors je passerais encore pour la voyante hystéro du racisme.

Et vous? De quels sobriquets crétins avez vous hérité lors de vos condamnations du racisme ordinaire? 

 

Pour réagir à cet article, tweetez-moi @Lady_Marwina

 ***

 PS: lorsque j'étais encore plus petite, c'est à dire vers mes 5 ou 6 ans, j'avais comme poupée préférée une poupée noire. Elle n'était pas du tout caricaturale, le contraire en fait du poupon en photo plus haut, bien au contraire: et très belle.Un visage vraiment magnifique. Elle avait une particularité, ses cheveux étaient blancs et lisses: mais blancs comme la neige, pas blonds, vraiment blancs brillant. Et ses yeux étaient bleus. Avec la peau noire, le contraste était surprenant. Or donc, j'ai perdu cette poupée lors du premier déménagement, j'avais 10 ans alors. Aujourd'hui, j'en ai 32 et elle me manque toujours. Du coup, j'en ai fait un personnage de conte: elle s'appelle Schrilandschka.

C'est peut être en raison de la tristesse que j'éprouvais d'avoir perdu Schrilandschka que l'on m'avait offert cette Barbie noire.

Je ne me rapelle plus vraiment comment mon affection toute particulière pour les personnages de sorcière m'est venue, sinon que cela remonte à loin. Je ne serais pas étonée que cela vienne d'une première expérience du genre, ou ma poupée préférée Schrilandschka se serait retrouvée à jouer ce rôle, sous une condition explicite du genre "oui mais alors je suis une gentille sorcière, et j'aide les gens avec ma magie". Comment les vocations naissent...

 
Novembre 2013 Convertir en PDF Version imprimable Suggérer par mail
15-11-2013

Je me réveille doucement après une longue et troublante nuit sans rêves. Du temps à passé, sans que je ne m'en rende véritablement compte. Mes dernières publications, c'est à dire ma dernière tentative de ressusciter AvantiPopulo, remontent déjà à deux ans en arrière. On ne retrouve pas l'envie d'écrire comme on retrouve ses clés.

 

De retour donc, au moins pour le moment. Plein de découvertes, plein de lectures intéressantes, plein de choses à partager et même du temps pour le faire. Ne manquait plus que le plaisir de s'y atteler. Je suis sur ma voie... Alors.

J'ai réalisé il y a peu combien la capacité à éprouver des sentiments pouvait être liée à celle de créer, en tous cas chez moi. Cela s'est passé d'une manière inattendue, comme souvent les grandes révélations du type "oh, l'eau chaude existe!" Me voilà à présent nantie d'un petit conte moderne.

 

Figurez-vous que, d'une manière ou d'une autre, j'ai perdu la capacité d'éprouver de la colère vers mes 14 ou 15 ans. Juste la colère: c'est à dire qu'il n'était pas possible de me fâcher. Je pouvais être triste, inquiète, indignée, choquée mais pas "en colère", enfin: pas pour des raisons personnelles. C'est un peu compliqué à expliciter clairement, mais disons donc que globalement, si je pouvais m'indigner du mal qui était fait à des personnes autour de moi, y compris à de parfaits inconnus, le mal qui m'était infligé m'indifférait. Il m'importait de comprendre les raisons et les sentiments des personnes qui m'attaquaient, afin de m'en préserver à l'avenir, mais si je pouvais être triste, déçue, désappointée je n'étais pas ni fâchée ni en colère. Je n'étais pas fâchée. Je pardonnais sans rancœur. Très rapidement. Parfois je coupais les ponts pour me protéger, l'indifférence face à ce qui pouvait m'arriver sur le moment ne signifiant en rien le souhait de revivre en boucle les scènes.

 

Et puis il y eut ce jour ou une amie, qui ne me connaît que très mal, s'est fendue de propos FAF sur son Facebook. Ça à commencé par une prétendue citation de Coluche, redorant le blason du fameux slogan "la France Aux Français" dont les "FAFs" tirent leur surnom, qui est tout simplement l'acronyme de ce slogan, rappelons le. Je lui ai fait remarqué, plutôt sèchement, enfin: comme une anti-FAF qui s'assume. Elle est partie dans des délires et des circonvolutions pour m'expliquer qu'elle n'était pas raciste ni FAF ni rien mais que quand même il y avait trop d'étrangers en France et blah et blah et blah. J'ai vu rouge. Parce qu'il y a des limites... J'ai répondu poliment, mais de manière encore plus acerbe. C'est parti en sucette et ça à fini par des messages de gens qui croyaient avoir à m'ouvrir les yeux sur le ton résolument cassant et froid que j'employais dans mes réponses. Moi? Un ton cassant et froid? Envers quelqu'un qui me ressort toute la ribambelle du blah blah raciste des FAFs ordinaires? Incroyable.

À ce moment là, je n'étais pas encore fâchée contre elle, mais indignée.

 

Je me suis sentie un peu sale d'avoir dans mon entourage quelqu'un capable d'écrire sans en mesurer la portée ce genre de propos racistes. Ce d'autant plus que c'était plus une confirmation de quelque chose que je craignais sans trop oser y croire qu'une déception. J'avais une amie raciste. Raciste honteuse, non assumée, le genre qui a un ami noir ou arabe ou jaune ou bleu ou bref. Mais raciste quand même.

 

Elle a supprimé son statut (une bonne chose) et, de tout l'échange que nous avons eu, elle n'a retenu qu'une seule phrase: "on a les références que l'on mérite". En l'occurrence, les FAFs, comme référence, on fait effectivement mieux. Cette phrase l'a particulièrement blessé, j'avoue que je n'ai pas très bien compris pourquoi. Sinon le fait qu'elle résumait assez bien tout ce que je pensais de son attitude: quand on cite des propos FAFs en niant leur portée raciste et l'idéologie qu'ils sous-tendent, on banalise ces propos, et quand on banalise ces propos, on banalise l'idéologie qui y est indissociablement liée. Je suis moins dégoûtée par un FAFs assumé, qui passera pour tel à juste titre et sera rejeté comme tel, que par cette attitude hypocrite et inconséquente.

Dégoût, donc, et non colère. Je n'exagère pas lorsque je dis que je me suis sentie salie par ces propos. Je sais qu'un certain nombre parmi ceux qui liront ces lignes me comprennent parfaitement.

 

Comme elle avait l'habitude de ne jamais me voir en colère contre rien, comme elle m'avait vu passer sur des événements et pardonner des choses qui lui paraissaient énormes, elle ne s'est pas dit un seul instant que je pouvais être dans un état d'indignation avancé. Elle, par contre, était en colère contre moi. Elle m'a écrit un message en privé pour me dire toute sa colère.

Fouya! Comme disait ma trisaïeule.

 

Et voilà. J'ai lu ce message et, pour la première fois depuis l'an de grâce 1996, je suis entrée dans une colère noire contre quelqu'un. Je ne dirais pas que cela fait du bien, j'ai été mal, très très mal, pendant plusieurs semaines. J'ai redécouvert ce sentiment, ainsi que l'envie de destruction qui l'accompagne.

Fort heureusement pour mon amie, j'avais sous le coude une ébauche assez complète de réponse dans mes brouillons, écrite il y a plusieurs mois. J'ai rajouté quelques paragraphes en imitant le ton posé et placide de ce début de lettre. J'ai ainsi obtenu quelque chose d'autre qu'un pugilat absolu la mettant plus bas que terre, ce qui est sensiblement mieux pour tout le monde.

 

Et puis j'ai eu envie de peindre.

Et puis j'ai eu envie de dessiner.

Et puis j'ai eu envie d'écrire.

 

Ça m'a fait tout drôle...

Et c'est là que j'ai compris que l'on ne pouvait pas éprouver l'envie de créer si l'on était incapable d'éprouver celle de détruire. C'est à dire la colère, très simplement.